Bernard Ollivier : "Marcher pour changer"

Sur le chemin de Compostelle, TVattard

Emmener des jeunes délinquants marcher sur le chemin de Compostelle au lieu de purger une peine de prison... Tel est l'objectif de l'association de réinsertion Seuil, créée par cet ancien journaliste. Accompagnés par un éducateur, ces mineurs parcourent plus de mille cinq cents kilomètres. Une expérience dont ils reviennent transformés, pour un nouveau départ dans la vie. 

Via Compostela : COMMENT EST NÉE VOTRE ASSOCIATION, SEUIL ?

Bernard Ollivier : En marche vers Saint-Jacques de Compostelle, en 1998. Veuf, déprimé, mes enfants partis du nid familial, je venais de prendre ma retraite et ce chemin millénaire m'intriguait. Je suis parti de chez moi, à Paris, prenant tout de même le métro jusqu'au bout de la ligne 4, porte d'Orléans. J'ai attein le Puy-en-Velay en un mois puis traversé les monts du Forez, en Auvergne. Un manteau de neige couvrait les marques du GR, je me suis perdu... Un agriculteur m'a indiqué la direction d'une auberge. Seul client, j'ai dîné avec les propriétaires qui m'ont parlé de deux prisonniers belges passés quinze jours plus tôt. Un juge leur avait donné le choix entre quatre mois de prison et une longue marche. J'ai trouvé l'idée formidable et le projet de l'association a germé : Seuil, pour aider les jeunes à refranchir le seuil d'une societé qu'ils rejettent ou qui les rejette. 

VOTRE PROJET S'EST Développé rapidement ?

Un an après, en 1999, je me remettais en marche sur la route de la soie, en Asie, 12,000 kilomètres entre Istanbul et Xi'an, en Chine, en trois étapes. Les éditions Phébus ont publié mes récits qui se sont vendus formidablement bien. Avec mes droits d'auteurs, j'ai créé l'association en mars 2000 ; un premier jeune partait en 2002. Un encart à la fin de mes livres sensibilisait les lecteurs, plusieurs sont devenus bénévoles. Certes, les premiers contacts avec la Protection judiciaire pour la jeunesse ont été empreints d'une méfiance qui a mis douze ans à s'estomper. Mais aujourd'hui, nous accompagnons 35 jeunes par an et nous faisons des "petits", des associations similaires qui se créent en Pologne ou en Italie. 

de quelle façon se déroule une marche ? 

Le projet s'étend sur cent jours : une semaine de préparation, quatre-vingt dix jours de marche puis quelques jours de bilan. Le jeune est mineur, âgé de 14 à 18 ans. Accompagné d'un éducateur, il parcourt entre 1600 et 1800 kilomètres au total. Tous deux dorment sous la tente l'été, en gîte l'hiver. Leur budget de 15 euros par jour sous-entend beaucoup de pâtes, des sucres lents utiles pour l'effort ! Le jeune n'a le droit d'emporter ni téléphone portable, ni musique, et il doit marcher au moins une heure en silence chaque jour. Objectif : l'autonomie intellectuelle, qu'il pense par lui-même, et non sous l'emprise d'une bande. Chaque semaine, il remplit un carnet de route. 

ce n'est pas trop éprouvant ?

Le premier mois est le plus difficile. Il y a le refus de se lever, la colère, des insultes. Le deuxième mois, les choses s'arrangent. Le troisième mois, c'est la délivrance. Au retour, 95% des jeunes reviennent porteurs d'un projet. Et quand on a un projet, on est sorti d'affaires ! Il est intéressant de comparer ce chiffre aux 85% de récidive dès la première année pour les jeunes sortant d'un centre éducatif fermé ou d'un établissement pour mineurs. La réinsertion par la marche est dix fois plus efficace et dix fois moins chère que l'enfermement ! Elle leur ouvre des horizons et leur permet de devenirs acteurs de leur émancipation, par leur énergie et leur volonté. 

COMMENT SE PASSENT les relations avec les autres marcheurs ?

Bien. Si au début, ils confient qu'ils sont prisonniers, ils oublient ensuite vite de le dire. Un nombre croissant de personnes qui les croisent nous proposent de devenir accompagnateur ! Sachant que, sur 120 candidats, seuls 30 sont retenus, avec la nécessité d'une expérience éducative.

quels chemins empruntent les jeunes ?

Ils marchent surtout en Espagne, jusqu'au Cap Finisterre, par le Camino del Norte depuis Irun, le Camino Francés depuis Roncevaux ou la Via de la Plata depuis Séville. Il y a des départs à toute saison, même Noël. Des binômes traversent également l'Italie, en partie par la Via Francigena, l'Allemagne et, plus rarement, la France. 

Quelles vertus accordez-vous à la marche ?

La première : la prise de conscience de son humanité, de ses fragilités et de ses forces. Avec nos pas de 50 à 60 centimètres chacun, nous pouvons aller jusqu'au bout du monde... La deuxième : plus on marche, plus on découvre que notre corps est fabriqué pour ça. La troisième : l'échange avec soi-même et les autres, stimulé, pour moi, par la marche en solitaire et sans téléphone, la meilleure façon d'extraire le suc du voyage. Il faut se dépouiller. 

vos souvenirs forts sur le chemin ?

En avril, à mon départ, les cerisiers étaient en fleurs puis, dans la traversée des Pyrénées, des fruits bien mûrs. Suivre le rythme de la nature, à une allure de 25 kilomètres par jour, m'a aidé à prendre conscience que les choses ne sont pas si noires... C'était un bain de jouvence. Parmi les rencontres, cette relation si particulière entre les marcheurs, mue par la reconnaissance mutuelle d'une recherche. Je me souviens d'un soirée dans un gîte. Nous étions 6. Un échange philosophique fabuleux a monopolisé tout le dîner entre un bel orateur, une énorme chevalière au doigt, et un jeune homme. Le lendemain, je leur ai demandé leur métier. L'un était banquier et baron, l'autre ouvrier agricole... Jamais ils ne se seraient rencontrés ailleurs ! 

que symbolise pour vous compostelle ?

Je suis athée. Pour moi, Saint-Jacques reste une légende, très belle, et un événement monumental dans l'histoire. Compostelle est aussi un chemin de culture, par lequel sont arrivés, en France par exemple, les chiffres arabes rapportés d'Espagne par Godescalc, évêque du Puy-en-Velay, vers 950. L'itinéraire garde un certain mystère et chacun se crée son propre chemin. 

Bernard Ollivier, sur la route de la Soie

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