David Le Breton, « un retour au goût de la vie »

Burgos Sahagun

Ce professeur de sociologie à l’université de Strasbourg défend régulièrement les vertus de la randonnée dans les médias. Spécialiste du corps et de l’adolescence, David Le Breton a également beaucoup étudié les conduites à risques. Interview d’un sociologue et anthropologue toujours prêt à flâner sur les chemins. Son livre « l’éloge de la marche » est à retrouver aux éditions Métailié.

Via Compostela : La marche mérite un éloge ?

David Le Breton : Oui, car elle s'impose comme une activité essentielle de retrouvailles avec soi et avec les autres. C'est presque un phénomène de résistance : marcher ne consiste pas à gagner du temps, mais plutôt à le perdre, à faire un détour pour reprendre son souffle ! Comme un pied de nez, une manière de refuser les contraintes de l'urgence du monde contemporain… Flâner, aller à pied, livré à son seul corps et à sa volonté semble un anachronisme en notre époque de vitesse, d'efficacité et de rendement. Alors qu'il ne faut pas oublier que nous n'avons pas vocation à rester assis dans une voiture ou derrière un ordinateur, mais que "l'espèce humaine commence par les pieds", selon les termes de l'ethnologue André Leroi-Gourhan. La marche bipède a favorisé la libération de la main et du visage !

Le statut de la marche a toutefois considérablement changé en trente ans ?

C'est vrai. Désormais, partout en France, les offices de tourisme mettent à disposition des brochures répertoriant les multiples itinéraires balisés des environs. L'engouement pour les chemins de Compostelle reste la première preuve de l'évolution de son statut, après un frémissement dans les années 1980, un développement dans les années 1990 et une explosion depuis 2000. Les enseignes de sport ont bien saisi cette tendance, en proposant toute une panoplie au randonneur, des bâtons de marche nordique au GPS ultra sophistiqué. 

Compostelle n’a pas toujours été facile à rejoindre…

Effectivement. En France, voyager à pied était devenu insolite dans les années 1950, surtout à la fin des années 1960 quand l'automobile s'est banalisée. Des récits des pionniers des années 1970 ne manquent pas de piquant ! Dans leur livre "Priez pour nous à Compostelle", sorti en 1978, Pierre Barret et Jean-Noël Gurgand racontent comment, avec leur sac à dos, les enfants les prenaient pour des parachutistes tombés là par erreur. Regardés avec méfiance par la population, ils ont été dénoncés et contrôlés par les gendarmes à cinq reprises en quinze jours… Par ailleurs, ces deux pèlerins peinaient à retrouver le chemin, parfois disparu sous les coquelicots ou coupé net par une clôture électrique ou des barbelés. 

Les chemins de Saint-Jacques gardent-il un cachet particulier ?

Absolument ! Ils sont dotés d'une organisation méticuleuse, au niveau du balisage et des innombrables gîtes. On peut partir quelques jours ou quelques semaines, infiniment libres avec la possibilité d'être portés par toute une organisation. C'est le retour à la lenteur, au goût de la vie avec, en supplément d'âme par rapport aux autres GR plus classiques, une forme de spiritualité. Celle-ci a pris le pas sur la religiosité. Partir en pèlerinage ne correspond plus, pour l'immense majorité, à la formulation d'un vœu, au désir de se libérer de ses péchés ou à une action de grâce en reconnaissance envers Dieu, comme au Moyen Âge, mais à la recherche d'une expérience intime. On peut aussi être sensible au génie de certains lieux, dotés d'une dimension sacrée.

Pour vous, la marche, c’est une question de métaphysique…

Oui, car on met en mouvement son corps, mais aussi ses pensées que l'on laisse vagabonder. On laisse les soucis derrière soi et on va de l'avant en prenant les chemins de traverse. La curiosité est sollicitée en permanence, par exemple face à la beauté de la forêt. Notre disponibilité mentale permet de développer de nouvelles idées, cette mise en suspension de la vie quotidienne procure un grand bonheur et réenchante la vie. Beaucoup de séniors s'élancent pour marquer leur passage à l'étape de la retraite. Les obstacles et les petites blessures, perçus comme le sel de la marche, s'affrontent avec égalité d'âme. On retrouve son centre de gravité, un pas devant l'autre vers une transformation intérieure, puis on rentre chez soi avec une provision d'images, de saveurs et de rencontres.

La marche contribue-t-elle au lien social ?

Indéniablement. Libéré des contraintes d'identité, le marcheur tombe les masques car personne n'attend de lui qu'il joue un personnage sur les sentiers. Il avance sans avoir à décliner son état civil ni sa condition sociale, prêt à s'ouvrir à l'autre. Des moments forts sont partagés, des amitiés se nouent… 

Vous évoquez un retour au corps…

En effet, la marche restaure la dimension physique de la relation au milieu environnant et rappelle l'individu au sentiment de son existence. Tous les sens sont sollicités ! Il y a d'abord la vue, avec la contemplation face à un horizon ouvert, non barré comme en ville par les immeubles. Le goût est exacerbé lorsque l'on cueille des fraises des bois au bord du chemin, que l'on se délecte d'un simple verre d'eau fraîche ou que l'on dévore un dîner après une longue journée de marche. Pour le toucher, si, en ville, on garde souvent les mains dans les poches, en pleine nature, on prend plaisir à caresser l'écorce d'un arbre ou à ramasser un caillou pour le poser sur un cairn. On respire à pleins poumons l'odeur de l'herbe mouillée ou d'un champ de fleurs. Sans oublier les sons de la pluie qui tombe, de l'oiseau qui chante ou du vent dans les arbres et, plus fort que tout, le silence. 

Vous-même, vous êtes marcheur ?

Oui. Je me promène beaucoup dans les Vosges, près de chez moi, mais aussi au Canada ou au Brésil. Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, j'ai fait une halte à Conques, invité à un forum par Bernard Olivier, fondateur d'une association de réinsertion des jeunes par la marche, "Seuil". La messe a été un vrai moment de partage, d'alliance. À table, au réfectoire, le pèlerin-randonneur montre une qualité d'écoute rare et une parole paisible, davantage disponible. Dans ce cadre émouvant, la sensibilité se retrouve exacerbée, les sentiments puissants.

 

 

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